Récemment j’ai évoqué ma visite dans l’atelier de Pascal Navarro. Voici l’entretien qui en est résulté, et qui accompagne l’exposition actuelle de l’artiste au Centre d’art contemporain d’Istres.

 

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L’impermanence à l’œuvre.

entretien avec Anne Malherbe, août 2014

Pascal Navarro construit avec rigueur une œuvre que, depuis quelques années, on a pu rencontrer en différents lieux (à L’attrape-couleurs à Lyon, au Château d’Avignon, à La Conciergerie à Paris, etc.). Subdivisé en ramifications autonomes (dessin, projection, sculpture), ce travail se bâtit autour d’un faisceau de questions : le passage du temps, le travail de la durée, l’effacement. L’image est au centre de chacun des dispositifs mis en place par l’artiste : prenant sa source dans un émerveillement initial, l’image passe par le filtre du mental, qui en expérimente la nature et en éprouve les propriétés d’apparition et de disparition. Faisant de l’impermanence des choses le composé principal de son protocole de travail, l’artiste fait varier son œuvre, dans une oscillation quasi sismographique, entre charge affective et distance conceptuelle 

Si nous évoquions l’installation que vous avez conçue pour le Centre d’art d’Istres ?

Il s’agit d’une Peugeot 404 découpée puis remontée sur place.

Cette installation est née du désir, que j’avais depuis longtemps, de travailler avec une 404 et que l’invitation du Centre d’art d’Istres m’a permis de réaliser. C’est le genre de voiture dans lequel on se projette. Elle est représentative d’une certaine modernité française, comme la DS, mais dans une version populaire et paysanne.

J’ai également voulu travailler sur la matière de ces morceaux de voiture. Il y a un mélange de précision, dans la technique, et de mystère, dans le résultat. Peut-être cette voiture a-t-elle été pétrifiée ? A moins qu’il ne s’agisse du moulage d’une petite voiture agrandie ? La voiture comme sculpture est aussi devenue une tradition de l’art du 20eme siècle, symbole de vitesse et de progrès. Je voulais m’en saisir sous le registre de la ruine. Le titre, Tu n’es plus comme avant, est celui d’une chanson de Christophe qui date des années 60. Il évoque également le dispositif de l’exposition proposé par Catherine Soria, qui consiste à intervenir dans un espace dans lequel les traces de l’exposition précédente subsistent.

Cette installation, par sa taille et sa technique, diffère de la plupart de vos autres travaux ?

Mon travail procède par arborescence, ce qui me laisse une grande liberté pour de nouveaux projets, et me permet de travailler dans des énergies très différentes. Ç’a été un travail très physique: souder, découper, déplacer, avec le plaisir de manipuler un objet volumineux. Mais je passe volontiers de ce type de production à un travail sur papier avec un simple stylo feutre par exemple. C’est une alternance dont j’ai besoin.

Tu n’es plus comme avant est précédé de plusieurs pièces, pas forcément montrées. Notamment une série de photographies de miniatures en plâtre moulé. Mais également l’installation fin de partie, dans laquelle sont présentés des volants de badminton qui ont été pétrifiés dans des sources d’eau calcaire.

Peut-on parler de nostalgie dans le choix d’une figure comme celle de la 404 ?

Dans le choix de la 404, il y a effectivement une volonté de jouer avec une madeleine (au sens proustien). La nostalgie est assurément une donnée de mon travail, dans la mesure où je travaille sur la perte, sur l’effacement. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’impermanence. Ce que la durée produit sur les formes.

L’important, c’est mon attachement à des questions formelles, qui se rattachent toujours, finalement, à des éléments affectifs. L’entrée est donc toujours double.

Qu’entendez-vous par cette « double entrée » ?

La série de dessins Eden Lake l’explique bien. Ce sont des dessins constitués avant tout de lignes horizontales, même si, dans certains, des formes apparaissent. Juste avant ce travail, j’avais réalisé une sculpture (Walking Bed, 2011) en acier, immense, dans laquelle j’avais engouffré beaucoup de temps et d’énergie. J’ai donc décidé, ensuite, de faire quelque chose de plus léger !
Comme j’adore dessiner, je suis allé au bord d’un lac et j’ai dessiné ce que je voyais, comme un amateur. J’ai eu envie ensuite d’utiliser cette énergie-là pour faire quelque chose de plus conceptualisé. Ainsi ai-je pris un cahier et construit ce dessin de paysage à la manière d’un atlas routier : les images sont recto et verso, et on ne peut jamais voir l’ensemble du dessin. J’ai aussi mis au point un procédé formel de réalisation du dessin à l’aide de lignes horizontales.
Finalement, je me suis rendu compte que ce qui était intéressant, c’étaient justement les lignes, auxquelles, par la suite, j’ai consacré des formats entiers.

J’associe ainsi un protocole de travail de type conceptuel et une image potentielle, qui pourrait rappeler les paysages de Sugimoto. Il y a donc l’entrée systématique : celle de la grille optique et l’entrée affective, par le biais du choix de l’image et l’ouverture opérée par les titres. Pourquoi un paysage ? Peut-être que le plaisir à le dessiner suffit à justifier mon choix. Mais plus il y a de lignes, moins il y a de motifs, et plus cela m’intéresse. Je regarde beaucoup des gravures comme celles de Gustave Doré : si l’on enlève les figures, il reste la trame de fond, lignée. Parmi les artistes que j’aime, il y a ainsi Edouard Levé, pour le paradoxe qu’il a nourri entre son apparence très froide et la charge émotionnelle puissante qui s’en dégage.

 Les titres de vos travaux sont toujours traités avec soin.

Eden Lake est le titre de l’ensemble de la série. En fait il s’agit de celui d’un film d’horreur — l’ambiguïté est volontaire. Et chaque dessin, ensuite, a son propre titre.

Les titres sont partie intégrante du travail. Jusque là, je les concevais comme de simples étiquettes. Grâce à un travail autour du livre Les Années, d’Annie Ernaux, dont j’avais extrait des phrases, j’ai compris que je pouvais penser le titre comme quelque chose qui, tout en fonctionnant avec l’image, a aussi une forme autonome et une valeur littéraire.

Il faut dire que la série Eden Lake a été entreprise lors d’un weekend chez mes parents, très peu de temps avant la mort précipitée de ma mère. Les titres de cette série sont des phrases adressées à ma mère. Il était trop tard pour tout ou encore Les questions que je ne t’ai pas posées n’auront pas de réponse. Ce dernier est un grand dessin, qui m’a pris deux mois. Les lignes répétées sont comme l’intensification de cette phrase. Ce n’est pas une description de l’image, mais une signification en parallèle. Trouver le titre juste me prend presque autant de temps que le dessin.

Vous allez exposer un nouveau paysage lors de Paréidolie, le premier Salon du Dessin contemporain de Marseille ?

Le comité de Paréidolie m’a invité à présenter L’orée, une projection phosphorescente. C’est une image qui apparaît et disparaît en même temps. Le moment où on peut la voir dans sa totalité est furtif. J’ai proposé également un nouveau dessin de paysage, intitulé Personne ne sortira d’ici.

C’est un dessin réalisé sur plusieurs feuilles séparées, qui peut se déconstruire. J’aime l’idée qu’on puisse acquérir juste une bande, par exemple. Sa visibilité complète, là aussi, est temporaire et fragilisée.

Quelle est la source de votre travail ?

Ce qui me motive, c’est l’émerveillement devant l’image, et peut-être plus précisément devant tout phénomène d’apparition. Mais l’apparition est toujours aussi une disparition. C’est cette instabilité de l’image qui m’intéresse. Certaines de mes pièces – comme les projections luminescentes – sont des sorte de for-da scopiques.

C’est également le cas d’un travail réalisé en image lenticulaire réalisé il y a quelques années. J’ai travaillé autour d’une figure qui évoque Blanche-Neige. Cela s’appelait Dernières Neiges. Une des pièces de la série appartient à la collection du Château d’Avignon, aux Saintes-Maries de la Mer. Dans un paysage de neige apparaît un personnage qu’on ne voit jamais très bien, un personnage errant qui serait comme le fantôme de Blanche-Neige. J’ai ainsi réalisé une image lenticulaire (comme celles avec lesquelles on jouait, enfant) de grand format : quand on passe devant, à un endroit précis, on voit apparaître une silhouette. Mais on peut aussi la manquer.

Je suis passionné par la manière dont les images se construisent. C’est ce que j’ai traité avec les Phosphorescences.

Pour celles-ci, je me suis posé un problème technique. Pour que la phosphorescence, sur une surface, brille, il faut d’abord insoler cette surface, puis éteindre pour qu’on puisse la percevoir. En général, pour cela, on utilise un minuteur — ou bien il faut que quelqu’un, régulièrement, allume et éteigne la lumière. De mon côté, j’ai voulu intégrer le système d’éclairage à l’installation. Pour cela, j’ai utilisé l’alternance noir / lumière de la projection de diapositives. La projection reste un instant accrochée à la surface, puis s’estompe. Avec ce procédé, l’image se construit en même temps qu’elle disparaît, puisque les premières traces d’insolation s’effacent avant la fin de l’apparition de l’image.

J’ai en particulier utilisé ce procédé avec une diapositive montrant ma mère, diapositive prise par mon père à la fin des années 1960. Là aussi, mon approche est double : d’abord une recherche formelle liée à un phénomène (la phosphorescence) et une entrée plus affective (la photo de famille).

Un autre phénomène qui vous fascine est celui de la décoloration des choses.

Cette idée de décoloration- même si elle est produite artificiellement – est d’ailleurs également présente dans l’installation d’Istres par la blancheur des pièces. Je m’intéresse à ce que produit la durée. J’étais contrarié par la décoloration des tranches de mes livres dans ma bibliothèque, à un endroit où le soleil donne directement. J’ai donc décidé de m’approprier ce phénomène dans mon travail. Je l’initie à peine, mais il ouvre de nombreuses pistes. C’est ainsi que j’ai réalisé La Recherche de la Vérité par la lumière naturelle, décoloration régulière de la tranche de livres par le soleil, à l’exposition duquel ils ont été exposés trois ans.

Pour l’exposition à L’attrape-couleur, à Lyon, j’ai fait une série d’images intitulée Un week-end à la maison. J’ai en effet passé un week-end chez mon père afin de scanner ses diapositives. J’ai également retrouvé de vieux papiers qu’il utilisait lorsqu’il travaillait dans une imprimerie. J’ai eu ensuite l’idée de les transposer sur des transparents, que j’ai posés sur ce papier ; puis j’ai exposé l’ensemble à la lumière solaire. Le papier s’est décoloré, sauf sur les zones où a été posé le masque. Il ne s’agit pas d’un papier traité pour être photosensible, cela fonctionnerait avec n’importe quel papier : tout se décolore. Le résultat est techniquement très fin, nostalgique aussi. L’entrée formelle est importante, car elle met de la distance par rapport à l’affect. Peut-être qu’elle permet à l’émerveillement de départ de tenir — un peu — dans la durée.

( image: courtesy Pascal Navarro et centre d’art contemporain intercommunal, Istres.)
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