(English translation below)

Voici quelques exemples parmi les dizaines de crânes réalisés par Philippe Pasqua. Certains sont de véritables crânes, recouverts de matière précieuse (feuille d’or) ou bien plongés dans du bleu Klein. D’autres présentent une finition chromée. Tandis que d’autres encore ont été coulés dans le bronze. Dans ce genre, il y en a de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de toutes les matières — avec quelques variations dans les finitions.

Si je parle des crânes de Philippe Pasqua, qui remontent déjà à quelques années et autour desquels l’engouement s’est tout de même ralenti (le marché a fini par être saturé, et les modes passent), c’est parce qu’il s’agit d’un exemple fort parlant d’un phénomène particulièrement agaçant de l’art contemporain.

Généralement, entre les collectionneurs et une œuvre, il se passe quelque chose comme une histoire d’amour. Du moins cela devrait. S’ils achètent une œuvre c’est parce que c’est celle-ci et pas une autre. Mais ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans le métier délicat de collectionner et se raccrochent aux branches comme ils peuvent, et surtout ceux pour qui l’art n’est pas autre chose qu’un moyen de reconnaissance sociale, ceux-là cherchent avant tout à posséder la même œuvre que le voisin.

Certains artistes utilisent très bien ce phénomène, ainsi Philippe Pasqua. En mettant au point ses sculptures de crânes aux papillons, il a fait preuve d’une très grande habileté. Il a choisi un motif, le crâne, qui donne au collectionneur l’impression d’acheter quelque chose de transgressif (en particulier lorsque ce crâne est recouvert de cuir tatoué). Qui lui donne aussi l’impression d’acheter quelque chose de profond. (S’il y a tant de crânes dans l’art contemporain c’est parce que les artistes pensent trop souvent eux aussi que c’est profond et transgressif).

A ces crânes, Pasqua a rajouté des papillons. Il ne pouvait pas trouver mieux. Les papillons, c’est plus glamour que les mouches (utilisées par Damien Hirst) ou les scarabées (employés par Jan Fabre). Posés sur le crâne, ils ajoutent l’ultime touche de raffinement qui manque au crâne, tout en restant dans la tonalité de la vanité. Rajoutons également qu’il y a dix-quinze ans, on voyait des papillons partout dans l’art contemporain. Crâne et papillon réunis : on ne pouvait pas mieux trouver, si on voulait être dans la tendance.

On doit donc reconnaître à Philippe Pasqua d’avoir fait un coup de génie. Parce que, pour des personnes qui ne connaissent l’art que de loin (espérons d’ailleurs que ce ne soit que pour elles), ces « crânes au papillon » sont un concentré de signes extérieurs de l’art contemporain, c’est-à-dire de la combinaison transgression + luxe.

Ils rappellent aussi d’autres images choc de la création contemporaine (pour ne pas dire qu’ils les plagient), comme les crânes de Damien Hirst ou ceux de Jan Fabre et, par ailleurs, les peaux tatouées de Wim Delvoye. Mais si les acheteurs ont en tête ces autres images (en arrière-fond subliminal), ils ne se sont pas rendu compte à quel point le concept qui sous-tend l’œuvre de Pasqua est faible à côté des autres. (Si l’on peut parler de concept quand il s’agit de créer quelque chose qui serait en quelque sorte un logo pour l’art contemporain).

C’est ainsi que beaucoup de gens ont acheté du Pasqua en première(s) acquisition(s). Ou, pire, n’ont acheté que cela. C’était leur geste contemporain. Le signe de reconnaissance qui clame, au milieu du salon : « moi aussi je connais l’art contemporain ».

A chaque nouvelle exposition, Pasqua pouvait donner l’impression de créer du neuf en modifiant quelque chose à ses crânes (par exemple en les engluant dans une peinture débordante). Alors que la machine à fabriquer des crânes ne cessait jamais de tourner, ceux qui avaient acquis des crânes des toutes premières séries pouvaient en tirer orgueil (il faut bien se raccrocher à quelque chose, pour avoir l’impression de ne pas être complètement moutonnier).

Il faut dire aussi que là où Pasqua est malin, c’est qu’il pratique également la peinture, des portraits dans un style expressionniste, de très grand format, qui ne peuvent qu’impressionner les non-connaisseurs. Ses peintures lui offrent une caution artistique qui évite à ses crânes de passer au rayon design (où ils seraient beaucoup moins cotés). En revanche, certains collectionneurs ont pu regretter d’en avoir acquis le jour où, s’informant davantage, ils ont découvert, par exemple, Jenny Saville et se sont rendu compte que le premier n’est que la pâle copie de la seconde.

Bien entendu, tout le monde ne s’est pas laissé prendre au piège: il y a ceux qui ont simplement flairé le bon coup, compris à quel point ces crânes relevaient de l’attrape-nigaud et pour qui, acquérir du Pasqua au bon moment, c’était pouvoir s’assurer une revente très juteuse peu de temps plus tard.

Devrait-on s’en ficher que tant de personnes se soient laissé prendre au phénomène Pasqua, puisque c’est leur affaire ? Non. Quand on décide de soutenir une création artistique, il faut savoir pourquoi on le fait : par besoin de reconnaissance ou par amour de l’art. Et le manque de discernement dans le choix d’une œuvre, au point où il est arrivé avec le phénomène Pasqua, est simplement inacceptable.

Que des personnes qui ont les moyens d’acheter de l’art ne prennent pas un peu plus leur responsabilité, ne cherchent pas davantage à s’informer, se laissent prendre au piège à cause de leur simple peur de manquer quelque chose, c’est stupide mais c’est surtout nuisible à la création. Car si le phénomène Pasqua a fini par retomber, il y aura évidemment d’autres phénomènes du même genre, qui occultent les créateurs qui en valent la peine.

Alors, à vous qui avez envie d’acheter une œuvre d’art contemporain juste parce qu’elle semble avoir tous les atours de l’art contemporain, pensez simplement à vous informer d’abord.

Here are a few examples among dozens of skulls by Philippe Pasqua. 

Some are real skulls, covered in precious materials (gold leaf) or plunged in Klein blue. Other have a chrome finish. Others have been cast in bronze. They exist in every size, every colour, every material, with a few variations in the finishing touches. 

I am using Philippe Pasqua’s skulls as an example, although they are a few years old already, and the craze for them is somewhat abating : fashions don’t last, and the market is now saturated. But they are a good example of a phenomenon in contemporary art which I find particularly irritating. 
 
Generally, something close to a love story happens between a collector and an artwork. At least, it should. When collectors buy art, it is an individual choice: this work, no other one. But some are ill at ease in the delicate business of composing a collection and they cling to the straws they can find. I’m thinking above all of those for whom art is nothing more than a means to social recognition, and whose main desire is to have the same work as their neighbour.  
Some artists are particularly skilled at exploiting this phenomenon, like Philippe Pasqua. His device of skulls ornamented with butterflies is very clever. For the collector, it combines the transgressiveness of the skull (especially in cases where the skull is covered with tattooed leather) with depth of thought – if there are so many skulls in contemporary art, it is because artists too often think that they are transgressive and deep.  
To the skulls, Pasqua has added butterflies. Unbeatable. Butterflies are far more glamorous than flies (used by Damien Hirst) or beetles (Jan Fabre). They put a finishing touch of refinement to the skull, while fitting perfectly the tone of the vanitas. Let us also remember how skulls were everywhere in contemporary art fifteen years ago. Skulls and butterflies : the perfect combination for trendy contemporary art.

It is undeniable that Philippe Pasqua had a genius idea. Because most outsiders to the art world (and let’s hope they were made for this public only) will take these « skull with butterfly » for a condensed sign of contemporary art, that is, a combination of transgression and luxury. 

They are also reminiscent of some shockers of contemporary creation (not to use words like plagiarism), like the skulls of Damien Hirst or those of Jan Fabre, as well as the tattooed skins of Wim Delvoye. But if the buyers had theses images in mind (in a subliminal way), they did not realize how weak the concept that runs through he works of Pasqua is – if concept is the right word for something that could somehow stand for the logo of contemporary art. 

So many new collectors bought some Pasqua at the start of their collection. Or worse, they only bought Pasqua. It was their contemporary art gesture. The sign of recognition exhibited in their drawing room to proclaim loudly : « I , too, am a contemporary art lover ». 

With each new exhibition, Pasqua was able to give the impression that he was creating new works by modifying something to his skulls, for instance, by pouring overflowing paint onto them. The skull-making machine never stopped, and those who bought the first skulls of the first series could feel proud of their early interest – you always need a reason to feel special when you are doing the same as everyone else. 

What is also very smart about Pasqua, is that he paint too, expressionist portraits in very big formats, very impressive to any one who does not know better. His paintings offer an artistic justification that prevent his skulls from ending in the design section, where they would be much less expensive. But some collectors may have regretted their choice, for instance, the day when they discovered the painting of Jenny Saville and realized that his is a pale imitation of her work. 
Of course, not everyone fell into the trap : some have simply understood the profit they could make from  these hoaks and from buying a Pasqua at the right time, to sell it not long after with a juicy profit. 
Why bother that so many people were the victims of the Pasqua phenomenon? Isn’t it their business after all? 
I don’t think so. When a collector chooses to support the creations of an artist, it is important to know why he or she does it : for social recognition or for the love of art? And the inability to have your own vision when choosing art, to the point reflected in the Pasqua case, is just unacceptable.  
The fact that people who have the means to buy art do not take their responsibilities, do not gather more information, fall into the trap because of their fear of missing something is not only stupid. It is above all bad for creation. Because when a phenomenon like Pasqua is on the wane, others appear, and diminish the visibility of creators who are really worth it. 
So, if you feel like buying contemporary art just because it looks like contemporary art, please take the time to look around first. 
(Traduction: Ludmilla Barrand <ludmilla.barrand@gmail.com >)
Philippe Pasqua, Crâne, bronze chromé.
Source image
Philippe Pasqua, Vanité, crâne en résine recouvert de feuilles d’argent et papillons, 2009.
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Philippe Pasqua, Vanité, 2011
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Philippe Pasqua, peinture
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