Très récemment, j’ai rencontré Christine Smilovici et son travail à la fois encore tout jeune et nourri par la passion … C’est avec joie que j’ai écrit à son sujet, dans le désir de saisir tous les fils qui, d’une série à l’autre, s’y trament.

Il faut se tenir le plus près possible des feuillets sur lesquels les inscriptions s’accumulent pour comprendre de quoi il s’agit. Ce sont des tampons postaux — « décédé », « retour à l’envoyeur », « non réclamé » — indéfiniment, rageusement même, apposés les uns après les autres. Il faut que l’artiste, Christine Smilovici, les accumule jusqu’à l’épuisement et nous fasse mettre le nez dessus, pour qu’on accepte peut-être de regarder ce qu’on ne veut pas voir, ni savoir, ces points obscurs au milieu des choses qu’on traite comme si de rien n’était, l’absence, le silence, la mort. Et pourtant, ces tampons, tant de fois imprimés sur le papier, devraient nous crever les yeux. Mais il faut respecter les surfaces lisses, laisser les eaux se refermer, enfouir les secrets.

Les dessins de la série Le Secret sont saturés : saturée, la tapisserie couverte de fleurs roses, saturés le bleu du ciel, la prairie épaisse et la haie. Exécutés d’après des photographies anciennes venues du père de l’artiste, ces dessins suggèrent, en l’asphyxiant, un secret d’enfance devenu, au fil des années, mutisme et douleur. Le travail de patience qui préside au remplissage de chaque feuille s’inscrit dans le temps nécessaire pour circonvenir ce secret et l’entendre murmurer ses sons inarticulés dans les silhouettes noires et blanches.

Dans les cas où les secrets sont à jamais perdus, lorsque les êtres sont des inconnus, lorsqu’ils sont morts, l’artiste imagine le destin des êtres, et cela donne lieu à la série Le Roman familial : des interventions sur des photographies d’autrefois (déchirures, collages, masquages, taches de couleur, fleurs factices, cheveux) indiquent ce qu’a dû être l’histoire de ces personnes. Dans certains cas, des bouts d’étoffe font presque figure de pansements. On s’interroge, on s’amuse à deviner le sens caché : l’humour qui en émane a le pouvoir d’un onguent.

Le temps est la source à laquelle le travail de Christine Smilovici puise sa puissance. Il a fallu, pour réaliser la série de photographies La Colline, venir à plusieurs reprises sur les lieux du drame, à Tournon-sur-Rhône, là où, en 2011, une jeune fille a été sauvagement assassinée. La série se compose de fragments : un bout de champ, l’extrait d’une carte IGN, des pieds qui arpentent, des bras qui enserrent, des silhouettes solitaires. La conscience, morceau par morceau, pèlerinage après pèlerinage, se ressaisit et trouve sa réparation.

Comme les fileuses, jadis, mesuraient le temps du mouvement de leur fuseau, l’artiste se sert du temps pour recoudre les béances. Enfant, elle regardait la collection de poupées interdite, les figurines folkloriques que sa grand-mère alignait sur l’étagère et qu’elle ne pouvait toucher qu’avec les yeux. Il lui a fallu attendre que le temps passe. Ensuite, elle a pu les prendre dans ses mains, défaire leurs robes, les déshabiller, voir ce qu’en dessous elles avaient de si étrange, de monstrueux peut-être, d’effacé, d’asexué, ces traces de vêtements laissées comme des cicatrices. Et puis elle a recousu les robes entre elles, elles les a façonnées et en a fait comme un tapis d’orient, un objet baroque, une parure d’idole. Elle a élaboré une sculpture unifiée de cette collection incongrue.

A chaque fois, il faut se remettre à l’ouvrage et empêcher que les béances ne se referment avant que les blessures aient pu être nettoyées en profondeur. L’artiste accompagne certains moments de sa vie de dessins spontanés, colorés et denses en matière, dessins qui semblent rompre avec le reste de son travail, plus conceptuel — mais il ne s’agit en rien de rupture. Oiseaux, chien, chat, entrailles : ils sont l’envers palpitant de la peur, de la douleur et du froid, du secret et de l’absence. Au cœur de la blessure même, se concentre une chaleur vibrante. Ainsi ce chevreuil irréel aux yeux bleus, tracé au milieu d’un rouge de sang. Ayant cru, une nuit, heurter l’animal avec sa voiture, l’artiste avait fini un peu plus loin dans le fossé… Au lieu de la dépouille de la bête, elle s’était retrouvée face au calme absolu de la campagne et à la conscience tremblante de sa propre survie.

« Décédé », Les Duplicatas, 2014-1015, tampons sur papier, 100 x 72 cm.
Le Secret, 2015, série de 10 dessins, crayons de couleurs sur papier, 36 x 83 cm.
Le Roman familial, 2015, série de photomontages à partir de photographies familiales personnelles ou d’inconnus, 20×20 cm.
La Colline, projet photographique 2011-2012.
Dessin de la série La Patte du Loup, pastel gras sur carton, 23 x 33 cm
Toutes les œuvres: courtesy Christine Smilovici.
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