Quand on est de bonne volonté, qu’on estime de son devoir de se cultiver et qu’on a envie de se tenir au courant de l’art d’aujourd’hui, on commence généralement par aller voir les expositions que proposent les institutions. Par exemple, en ce moment, on irait voir la rétrospective « Maurizio Cattelan », à la Monnaie de Paris. Il me semble que, dans ce cas là, on fait confiance à l’institution. On se dit que, si des personnes qui ont une autorité en la matière choisissent de présenter tel artiste, c’est parce que celui-ci est particulièrement important et que son œuvre en vaut la peine. On se dit aussi qu’il est certainement représentatif de ce qu’est la création artistique actuelle. D’ailleurs, le fait que la plupart des médias relaient l’exposition avec, en sus, quelques lignes d’explications sur la signification des œuvres, en rajoute sur ce sentiment qu’il s’agit bien là de l’exposition à voir. Et, dès lors, on se fait une idée de ce qu’est la création contemporaine, on se sent intéressé, diverti, déçu ou en colère, on se forge une opinion à son sujet. Il y aura les détracteurs et les zélateurs de l’art contemporain, les premiers se faisant traiter de réactionnaires par les seconds, les seconds passant pour des rigolos aux yeux des premiers.

Pourtant, dans cette histoire qui paraît assez logique, il y a un détail fondamental qui a été oublié. Un détail qui est : pourquoi est-ce cet artiste qui a été choisi, plutôt qu’un autre ? Certes, me répondra-t-on, dans le cas de Maurizio Cattelan, c’est évident : c’est justement parce que Cattelan est Cattelan, l’une des figures les plus frappantes de la création contemporaine, qui, depuis plus de quinze ans, ne cesse de marquer les esprits par des œuvres dérangeantes et souvent spectaculaires.

Or, le fait est que, des artistes contemporains, il en existe littéralement des milliers. Il se trouve que, lorsque je parle de mon métier à une personne étrangère au monde de l’art, celle-ci me demande presque invariablement ce que je pense de tel ou tel artiste de sa connaissance. Or, la plupart du temps, au grand dam de la personne concernée, je ne vois pas de qui il s’agit. La création contemporaine est multiple et innombrable. Donc, pourquoi Cattelan ? Qui décide de ce qui doit être mis en avant, dans la création contemporaine ? Doit-on prendre pour argent comptant le fait que ce soit lui, et non un autre, qui sera montré comme artiste majeur de la création actuelle ? La question n’est pas anodine, parce que du choix qui est fait dépend aussi la relation qui s’installera entre l’art contemporain et le public. Qui lui impose-t-on, à ce public ?

Le cas de Cattelan est particulièrement parlant. Issu d’un milieu modeste, connaissant des débuts professionnels marqués par l’échec, il débarque un jour dans le milieu de l’art où il n’aura ensuite de cesse de percer. Et tel est bien son but — et son but exclusif : percer dans le milieu de l’art, y faire sa place. Il est clair qu’il a mis exactement dans le mile, et cela avec un génie évident. Ridiculiser son galeriste (obliger Emmanuel Perrotin à porter plusieurs jours d’affilée un costume de lapin rose), provoquer (à bon compte — comme avec La Nona Ora qui est, selon moi, tout sauf de la provocation, en dépit de ce qu’en ont pensé les Polonais), jouer de la surprise (le jeune garçon (Sans titre, 2003) dont le tambour se met soudain à résonner du haut d’une corniche), voire de l’électrochoc (Hitler (Him, 2001), à la corpulence d’un enfant, agenouillé et vu de dos, qu’on n’est pas sûr de reconnaître avant de s’en approcher complètement), abuser du spectaculaire (le cheval suspendu par des harnais au plafond du palais (Novecento, 1997)), inoculer de temps à autres quelques bons sentiments (avec All, 2007, les neufs gisants en marbre de Carrare).

Pourquoi le milieu de l’art a-t-il ainsi porté Cattelan aux nues ? Ou, devrait-on dire plutôt, pourquoi se laisse-t-il faire ? Parce qu’il n’a pas vraiment le choix. On ne laisse pas passer un artiste qui joue si bien des codes et qui sait exactement comment se faire remarquer : on le place d’emblée au pinacle, on fait s’envoler sa cote, sous peine de passer pour un idiot, et quelle que soit, au fond, la valeur de l’œuvre. Les galeristes se disent que les collectionneurs s’y laisseront prendre. Les collectionneurs savent qu’ils y trouveront un bénéfice. Tout l’art de Cattelan est d’atteindre ce but-là.

Qu’en résulte-t-il ? Le spectateur, lui, y verra des œuvres habiles, qui provoquent un effet de surprise certain, y passera un moment assez divertissant ou estimera que ça n’en vaut pas la peine. Et puis il y a un certain contentement à voir en vrai des œuvres très relayées et donc imprimées depuis longtemps dans les limbes du cerveau. Et, d’ailleurs, c’est l’un des effets pervers d’un travail comme celui de Cattelan : voir en vrai des œuvres connues provoque une satisfaction qui peut passer pour une émotion esthétique.

L’habileté de ces œuvres, c’est que ce sont avant tout des images : on se laisse prendre par des images dont on se dit qu’on est bien obligé d’éprouver au moins un choc devant elles. Et puis, elles ont une étonnante capacité à susciter la glose autour d’elles. Pour chaque œuvre de Cattelan, les interprétations sont multiples et souvent contradictoires (durant ma visite, un jeune homme expliquait ainsi Him devant un groupe : ses interprétations étaient très impressionnantes de diversité et d’inventivité, mais à tel point qu’à la fin, on ne savait même plus de quelle œuvre on parlait, ni ce qu’il fallait en penser). Il n’y a qu’aux images vides qu’on puisse agréger des explications sans fin.

Bref, pourquoi alors une exposition Cattelan à la Monnaie de Paris ? Tout le monde s’est-il laissé berner ?

En réalité, le vrai spectacle auquel on assiste, le seul qui justifie l’exposition, c’est le fonctionnement même du marché de l’art (à savoir l’énième validation, par une institution, de l’œuvre d’un artiste qui est elle-même un pur produit de ce marché). Le jeu auquel on se prête, en visitant l’exposition, c’est de valider l’obligation faite à une institution de présenter un artiste qui a tous les titres honorifiques du marché de l’art et qui, grâce à cette exposition, ajoutera une nouvelle médaille au revers de sa veste. Un jeu vide, en somme, qui correspond à la façon dont le marché de l’art continue de fonctionner comme il fonctionne : en s’auto-justifiant en permanence.

Le scandale n’est donc pas, en soi, dans le prix des œuvres (après tout, c’est le problème des collectionneurs), il n’est certainement pas non plus dans le contenu de ces œuvres (même si les fans de Jean-Paul II n’avaient pas trop apprécié la météorite). Il est, en revanche, dans le fait qu’on demande au public de regarder l’exposition comme un des meilleurs exemples de la création contemporaine. Ces œuvres ne concernent pas la création contemporaine. Elles concernent exclusivement le marché de l’art. La création contemporaine et le marché de l’art se rencontrent parfois, mais parfois seulement. Or qu’attend le public ? Se reconnaître dans le marché de l’art ? ou bien se reconnaître dans des œuvres qui auraient pour lui un véritable sens ?

 

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