Un lacis de rigoles emmêlées courait sur le sable blond du chemin le bord du talus s’effritait peu à peu se dépiautait glissait en de minuscules et successifs éboulements qui obstruaient un moment un des bras du réseau puis disparaissaient attaqués rongés emportés le monde entier s’en allait avec un murmure continu de sources de gouttes se poursuivant le long des branches luisantes se rattrapant se rejoignant se détachant (…)

Des fragments de cette citation me venaient à l’esprit à chaque fois que je regardais les dessins de Jérôme Minard, découverts lors de la semaine du dessin, en mars dernier. Et j’ai finalement retrouvé sa provenance, la Route des Flandres de Claude Simon. Et il est vrai que cette citation s’accorde parfaitement avec ces dessins, c’est-à-dire que tous décrivent ce même monde qui est fait de matière en cours de délitement. La matière qui se défait, la déréliction, un effritement continu et, aussi, un continuum de flux. Car ces dessins sont, comme les « rigoles » dont il est question dans le texte, sillonnés de fines nervures, qui sont aussi des racines, des branches, des veines, des galeries souterraines, un réseau nerveux. On ne sait plus vraiment ce qui y relève du creux ou du plein, du dedans ou du dehors. Et dans ce monde aussi bien minéral qu’organique, on s’enfonce au creux de la forêt et tout se métamorphose au fur et à mesure. La matière poreuse accueille les flux vitaux tout en se défaisant en permanence. La ruine y est le terreau d’une vie nouvelle. Les humains se nourrissent de racine, les cabanes y ont l’obscurité des cavernes. On n’entend que murmures et grondements sourds. Nous sommes revenues au temps des géants.

Image: Jérôme Minard, Le Son des Invisibles, 2016, encre sur papier, 65 x 50 cm. Courtesy galerie Mariska Hammoudi, Paris.

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