Il est assez amusant de constater les circonvolutions adoptées pour éviter d’employer, au sujet d’une œuvre, en particulier une œuvre contemporaine, l’adjectif « beau ». « Beau » est pourtant le seul adjectif à être pertinent quand on parle d’une chose qui relève du domaine de l’esthétique. « Beau » ne signifiant ni « joli », ni « harmonieux », ni « charmant », ni « agréable aux yeux », ni « plaisant » mais plutôt, « qui emporte l’adhésion émotionnelle et intellectuelle » du spectateur, qu’il ait sous les yeux une œuvre évoquant une contrée verdoyante ou une scène de massacre. De la part de critiques d’art cultivés, qui redoutent de passer pour des sectateurs du joli et qui possèdent leur Kant jusqu’au bout des doigts, cet évitement est étonnant (le philosophe, qui n’a jamais cessé d’être la référence établie en matière de théorie esthétique, n’ayant jamais confondu le beau avec le joli).

Bref, je trouve ainsi régulièrement « beau » remplacé par « passionnant ». « J’ai vu l’œuvre de Bidule, c’est une œuvre absolument passionnante, qui traite de ceci et de cela. » Auparavant, on entendait fréquemment le terme plus modeste d’« intéressant ». On est ainsi monté d’un degré dans l’appréciation mondaine.
« Passionnant », c’est de l’intérêt augmenté : un intérêt intellectuel pour une œuvre qu’on ne se lasse pas d’examiner sous toutes sous coutures, de décortiquer, d’interpréter. Même une œuvre nulle peut être passionnante : comment se fait-il qu’elle existe ? Quel contexte l’a fait naître ? Qui peut s’intéresser à elle? etc.

Dire d’une œuvre qu’elle est passionnante, c’est conserver vis-à-vis d’elle une distance critique de bon aloi, c’est montrer qu’on ne se laisse pas emporter par un élan d’adhésion, qu’on ne laisse pas à l’œuvre le dernier mot et surtout qu’on ne risque pas de se tromper en émettant un jugement esthétique que le temps, ou une personne de mieux avisée, risquerait de contredire.

C’est une façon mondaine de maintenir sa supériorité tout en se protégeant, croit-on, du ridicule.

 

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