Marta Caradec, Sans Titre, golfe du Mexique, 2012, encre et gouache sur papier, 71 x 140 cm. Courtesy de l’artiste. Crédit photo: Florian Tiedje.

L’art est affaire de rencontre. On ne peut imposer à quiconque d’apprécier une œuvre, ni même de s’y intéresser.

Or l’un des problèmes de l’offre artistique, aujourd’hui, est souvent son côté « imposé », surtout lorsqu’on vient de l’extérieur et qu’on cherche à découvrir l’art : on peut avoir alors tendance à se laisse guider par les affiches, les grands titres.

Les grandes expositions, matraquées par les médias et les musées, apparaissent ainsi comme un passage obligé. Ou certaines grand-messes, comme la Nuit blanche ou la Fiac.

Je ne dis pas que ces expositions ou ces événements soient mauvais, ni qu’il faille les ignorer  évidemment. Ce serait absurde. Aussi absurde que de considérer l’art exclusivement à travers le prisme des manifestations du Grand Palais, par exemple.

C’est seulement que les manifestations du Grand Palais représentent une proposition parmi des centaines, et des centaines qu’on ne voit pas nécessairement. Parce qu’on n’a pas idée de les voir.

Alors que l’art est à peu près à votre porte. Et qu’il est multiple.

Mon envie pour ce site est qu’il présente ce qui est peu vu ou ce qui l’est moins que les grand-messes. Evidemment j’en parlerai aussi, pour les œuvres qu’on y trouve et aussi parce qu’elles disent quelque chose de notre société, de la façon dont celle-ci utilise l’art.

Mais il y a tant à découvrir.

Et rien ne vaut la rencontre directe, la rencontre de hasard avec l’art.

Je n’aime pas beaucoup qu’il faille subir une file d’attente pour aller voir des œuvres. Qu’il y ait des bousculades dans les expositions. Que le temps soit compté devant une œuvre parce que trente personnes attendent derrière ou qu’un guide et son groupe s’apprêtent à y stationner.

C’est transformer les amateurs d’art en troupeaux de mouton.

Voici donc ces chroniques, qui espèrent tisser ensemble des rencontres, au gré de promenades dans les expositions, les ateliers, les rues, de navigations sur Internet et de lectures.

Marta Caradec, Sans Titre, Mer Baltique, 2011, gouache sur carte, 101 x 116,5 cm. Courtesy galerie Réjane Louin. Crédit photo: Florian Tiedje.

Parmi ces rencontres, il y a eu, pour moi, celle avec Marta Caradec. Voici une artiste dont j’ai découvert le travail au printemps dernier (donc tardivement, puisque cela fait plusieurs années qu’elle réalise de telles œuvres), sur le stand de la galerie Réjane Louin, au salon Drawing Now (les salons sont donc utiles quand on découvre comment y tirer son épingle du jeu !).

Marta Caradec travaille sur papier. Essentiellement des cartes de géographie anciennes. Elle choisit des cartes de diverses régions du globe. Elle recouvre ensuite chacune d’entre elles de motifs exécutés essentiellement à la gouache. Parfois elle se sert de calques. Parfois elle découpe ou réalise des collages. Elle a ainsi transformé de très nombreuses cartes, d’une grande variété. Les motifs sont parfois abstraits, parfois figuratifs. En fait, l’important, c’est qu’ils ont toujours un rapport avec la carte sous-jacente. Mais pas un rapport bêtement évident (pas un rapport d’illustration).

Une carte est une vision du monde, à un moment donné.

Par son intervention, Marta Caradec amplifie cette vision, la nuance, l’élargit, la bouscule.

Les motifs, tantôt épousent les contours géographiques et géologiques des lieux, tantôt les transgressent. Ils en sont aussi une évocation rêvée, ils présentent l’imaginaire qu’on peut en avoir. Parfois, on peut avoir la sensation que l’artiste fait remonter à la surface du sol, telle une nappe phréatique qui déborderait, tout ce que ce lieu contient de symboles, de représentations, de strates d’histoire. Ses interventions concernent aussi les populations qui se côtoient, vont et viennent sur ses territoires. Notons que la carte sous-jacente n’est jamais entièrement recouverte. On la devine plus ou moins selon les cas .Elle est comme une trame, avec laquelle jouent les motifs et les lignes de démarcation. Coulées colorées, des broderies de motifs, réseaux de flux en mouvements : Marta Caradec crée ainsi un territoire imaginaire nouveau, en résonance intime avec le territoire réel et son histoire. Elle met de la lumière sur ces pays. Voici le lien Google vers un ensemble d’œuvres de l’artiste.

Marta Caradec, Baie de Santander, 2012, gouache et encre sur carte, 75 x 105,5 cm. Courtesy galerie Réjane Louin. Crédit photo: Florian Tiedje.

Quand j’écris sur une œuvre, je tente de faire ressortir ce qui me touche. Mais, au fond, cette œuvre qui naîtra dans votre esprit, entre les lignes, ne sera jamais celle que vous rencontrerez en vrai.

J’ai lu récemment un article au sujet des sculptures d’autoroute. Cet article s’intéressait notamment aux Flèches de cathédrale, de Georges Saulterre. Cette sculpture monumentale, installée sur l’autoroute A10, du côté de Chartres (dans la direction Sud), est un bouquet métallique d’immenses pointes acérées. Techniquement, c’est, paraît-il, une prouesse, en raison de sa taille exceptionnelle.

Mon propos, ici, est moins d’évoquer ces Flèches que l’exercice instructif auquel s’est livré une historienne de l’art à qui l’auteur de l’article (que vous pouvez lire ICI), a demandé  de décrire l’œuvre. Voici le résultat.

« Dans la continuité de la mouvance expressionniste, très influente tout au long du XXe siècle, l’œuvre est clairement un éclatement centrifuge de formes abstraites qui percent l’espace. Ce sont des obliques prononcées, vives, tranchées et fulgurantes qui convoquent par ailleurs une autre tradition plastique : le caractère cristallin, l’aspect miroitant, le dialogue avec la matière réfléchissante. »

L’auteur de ces lignes a utilisé certains codes de l’analyse d’œuvre, qu’elle a plaqués sur son objet d’étude. Notamment le fait de replacer l’œuvre au sein deux traditions présentées comme prestigieuses. L’ « expressionnisme », mouvement qu’elle décrit comme « très influent ». Et « le dialogue avec la matière réfléchissante », qui n’est pas un mouvement, mais une caractéristique que l’on retrouve dans des œuvres nombreuses au XXe siècle comme aujourd’hui.

Outre le fait que l’expression « dialogue avec la matière réfléchissante » est creuse (un dialogue entre qui et qui ? Le spectateur et l’œuvre? L’œuvre et elle-même? L’artiste et l’œuvre?), replacer une œuvre au sein de courants prestigieux fait rejaillir sur elle, quelle que soit sa qualité, l’aura de ces courants.

Cet exercice, auquel s’est livrée l’historienne, est visiblement aussi un exercice d’ironie. Mais il reflète très exactement la capacité que peut avoir un texte à faire d’une œuvre quelque chose d’autre que ce qu’elle est.

Pour ma part, allant du texte et de ce qu’il évoque, à l’œuvre (que j’ai d’ailleurs vue plusieurs fois), j’ai la sensation que les lois de la pesanteur sont passées par là. Et si je devais la décrire à mon tour, je dirais ainsi :

« Les Flèches reprennent une caractéristique formelle propre à l’expressionnisme : la multiplication des formes obliques, rassemblées ici en bouquet de taille démesurée. Elles utilisent aussi la matière miroitante, qui est une caractéristique de la modernité sculpturale. Qu’apportent-elles de nouveau par rapport à cette tradition? En réalité, rien. Elles en sont simplement l’une des nombreuses variations. Quant à l’artiste, il parle (dans sa fiche Wikipedia) de son « inspiration minérale » et des « masses aux arêtes tranchantes et nettes comme celles du cristal ». Soit. L’aura de l’inspiration rajoute-t-elle quelque chose à l’œuvre? Je ne pense pas.
A supposer que ces Flèches entendent donner des cathédrales et de leurs formes élancées une vision moderne et énergique, on pourra se demander si les cathédrales en ont réellement besoin. Il me semble plutôt qu’elles donnent surtout de ces dernières une vision dure et implacable qui n’ouvre le regard sur rien de nouveau.  »

Georges Sauterre, Les Flèches des cathédrales, 1989, acier inoxydable poli, 21 x 10 m. Courtesy de l’artiste. Source image. 

Oui, c’est fou comme un texte peut modeler la vision qu’on a d’une œuvre.

Et ça, c’est quand même l’un des problèmes de la critique d’art, qui peut laisser croire au spectateur / lecteur crédule que s’il n’éprouve rien devant l’œuvre, c’est de sa faute à lui, puisqu’il y a tant à dire dessus.

Bref, ce long développement pour tenter de répondre à une amie qui m’a demandé pourquoi j’appréciais tant ce dessin … Peut-être arriverai-je à la convaincre, ou pas.

La suite la prochaine fois !

Ayako David Kawauchi, Oiseau noir, 2012, fusain et pierre noire sur papier, 102 x 66 cm. Courtesy de l’artiste.

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