Aller à la FIAC n’est pas forcément la démarche forcément la plus agréable du calendrier de la vie artistique. Il y a le monde. La quantité démesurée des œuvres. Les conditions d’accrochage où des œuvres sans grand rapport entre elles sont placées les unes à côté des autres. Sans explications auxquelles s’agripper et parfois même sans nom d’artiste.

Un univers entier sépare une œuvre comme celle-ci :

Jeppe Hein, Yellow, Orange, Green and Red Mirror Balloon, 2017. Courtesy 303 Gallery, New York.

d’une œuvre comme celle-là :

Serban Savu, The Magician, 2017. Courtesy Plan B Cluj, Berlin.

ou encore comme celle-là :

Katinka Bock, Itinerarios XXIII, 2017. Courtesy galerie Jocelyn Wolff, Paris.

Devant des centaines d’œuvres plus disparates les unes que les autres, plusieurs possibilités :

– La méthode stakhanoviste. Celle qui consiste à tout regarder, à se demander systématiquement ce qu’on en pense, ce qu’on en comprend (s’il y a quelque chose à comprendre), si c’est génial ou simplement nul. La hantise est celle de manquer une œuvre majeure ou de se trouver dans l’incapacité de répondre à la question : « Qu’est-ce que tu as pensé de l’œuvre de X ? »

– La méthode efficace. Celle qui consiste à savoir à l’avance ce qu’on va voir. On sait à quelles galeries se référer, à quels noms se raccrocher. Soit parce qu’on a la connaissance du terrain. Soit parce qu’on a préparé sa visite en s’informant sur qui expose quoi. Soit parce qu’on se fie aux présélections proposées par les magazines

– On peut aussi se contenter des œuvres spectaculaires, instagrammables, celles que les réseaux rediffusent : http://www.vogue.fr/culture/a-voir/story/fiac-2017-oeuvres-spectaculaires-instagram-art-contemporain/203#liste-1

– Enfin il y a la méthode plongeon, celle qui consiste à emporter des réserves d’oxygène suffisantes, celle qui consiste à se perdre, volontairement ou pas, parce qu’on est néophyte ou parce qu’on en profite pour tout oublier. Et à faire l’expérience de ce qu’on en ressort.

Je me suis demandée pourquoi je ne manquais jamais une Fiac (hormis l’embarras que j’aurais à avouer ne pas y être allée). Mais, justement, je pense que c’est pour cela, pour ce plongeon étourdissant. Pour cet énorme brassage d’œuvres qui en noie beaucoup et en fait surnager d’autres, inattendues. Pour cette promiscuité des œuvres entre elles qui anesthésie la perception et qui rend la rencontre si difficile et si précieuse.

Depuis l’an dernier, la FIAC s’expose à la fois au Grand et au Petit Palais. L’avenue entre les deux est pompeusement interdite à la circulation, afin de laisser place à de grandes installations ou sculptures.
Cette année, par exemple, il y avait ceci :

Yona Friedman, Projet pour un musée sans bâtiment, 2017. Galerie Jérôme Poggi, Paris.

Etant donné l’emplacement et les circonstances, on est en droit de s’interroger sur cette œuvre qui laisse, à première vue, dubitatif. On peut légitimement supposer que, sous une apparence, disons-le, ridicule (de mon point de vue, certes), une intention forte et un concept puissant l’animent. Et d’ailleurs, si l’on enquêtait, on trouverait certainement des explications, quelque chose du genre : « l’œuvre interroge notre rapport à la communauté », « l’œuvre s’intéresse au lien social », « l’œuvre explore la porosité des frontières ».

Ce genre de formulations, qui est monnaie courante, est aussi très étonnant, car il présente l’œuvre comme un sujet pensant. Pourtant, l’œuvre n’est ici rien d’autre qu’un support que, avec un peu d’art de la formulation, on pourrait faire servir à n’importe quel concept. (Cela me fait penser à certaines publicités, qui n’ont strictement aucun rapport avec le produit qu’elles sont censées valoriser.)

L’œuvre ci-dessus s’intitule « Projet pour un musée sans bâtiment ». Elle pourrait tout aussi bien s’appeler : « Transitivités multidimensionnelles ».

Face à ce genre d’œuvres, soit on se sent idiot, soit on se contorsionne le cerveau pour élaborer une solution, soit on donne sa langue au chat en se référant à l’explication qui est supposée en donner la clé. Finalement, je pense que, pour toute œuvre qui ne nous dit rien du tout, qu’on ne regardait pas si elle n’était exposée à la Fiac et qui a besoin d’un texte pour trouver sa légitimité, on est en droit de passer très vite son chemin.

La dernière fois, j’avais promis d’expliquer pourquoi j’apprécie une œuvre comme celle-ci :

Elle n’était pas à la Fiac. Elle aurait pu aussi bien s’y trouver. Un jour je parlerai des cercles de l’art contemporain : dans le sens où il y a différents arts contemporains, ou considérés comme tels, en fonction de leurs lieux d’exposition.

Une œuvre que j’apprécie est une œuvre qui ne me contraint pas à me précipiter tout de suite sur le communiqué de presse pour soulager mon cerveau pris d’angoisse. Une œuvre qui ne sait pas tout d’elle-même, qui livre un certain nombre d’indices et me laisse ensuite établir les passerelles, assembler le puzzle.

Cette jeune femme comme retirée dans son désir et qui le constate, les yeux mi-clos.

Ce désir est exprimé avec pudeur, avec ce mélange de détails réalistes, comme les longues chaussettes, qui sont peut-être des bas qui auraient glissé, mais peut-être aussi seulement de hautes chaussettes à travers lesquelles on voit les pieds. Le vêtement qui couvre le haut de son corps. Et ce qu’on croit être une jupe à-demi relevée mais qui est en fait le corps de l’oiseau. L’oiseau, connu pour être le symbole du plaisir. Il y a aussi ces mains, trop ou pas assez nombreuses, ni deux ni quatre : les siennes ou celles de quelqu’un d’autre, réel ou fantasmé. On ne sait à qui est quoi.

Et puis, dans le contraste entre ces cheveux raides, les pieds ancrés, la silhouette carrée, et ces bulles qui créent un mouvement inverse de légèreté, d’évaporation et de dissolution, je ressens tout ce qui passe, sous la peau, de frémissements émotionnels.

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