Sélectionner une page

La peinture de Jean Bazaine est actuellement mise à l’honneur par la galerie Maeght. Essentiellement des peintures et des œuvres sur papier des années 1980, mais aussi, si l’on s’aventure dans l’arrière fond de la galerie, quelques œuvres beaucoup plus anciennes.

L’œuvre de Jean Bazaine est née et a pris sa source durant la 2e Guerre mondiale ; sa notoriété a été considérable durant les décennies suivantes ; et puis les années 1980 ont fini par la reléguer sur le banc des ringards.

Sur le banc des ringards, oui, puisque tel est souvent le destin de la création artistique, en particulier lorsque celle-ci s’implante dans un contexte qui contribue à modeler le regard qu’on en a — contexte auquel les décennies suivantes décident de tourner le dos.

Il y a peu, il était difficile d’avouer que l’on aimait la peinture de Bazaine. Je veux dire qu’il était difficile de l’avouer au sein du milieu de l’art, en France. Tout de suite, cela faisait arrière (voire très arrière)-garde.

Pourtant, si l’on regarde, assez objectivement, une peinture telle que celle-ci :

Et qu’on la compare, par exemple, à une peinture comme celle-là (ci-dessous), qui est de Joan Mitchell, artiste américaine, dont la renommée n’a jamais failli, on est en droit de se demander si la différence d’appréciation, par les personnes autorisées, est réellement pertinente.

Oui, certes, la 2e est plus sauvage, plus impulsive que la première. Mais, franchement, cela vaut-il une telle différence de traitement ?

A quoi donc était dû un tel phénomène ? Il y a plusieurs raisons à cela :

  • Une désaffection généralisée pour la peinture, en France, qu’elle soit jeune, ancienne, figurative ou abstraite. À l’exception de quelques peintres associés à un art dit « conceptuel », la peinture avait peu de place dans le champ de l’art contemporain jusqu’au début des années 2000.
  • La deuxième raison, c’est que la peinture de Jean Bazaine est nourrie par une spiritualité d’obédience chrétienne : une philosophie de la « Présence » dont on trouve le témoignage dans les écrits de l’artiste et qui rapproche celui-ci du « Personnalisme » d’Emanuel Mounier (il a d’ailleurs écrit pour la revue Esprit).

Ce dernier aspect entoure Bazaine d’une aura que l’arrivée des avant-gardes des années 1970 a contribué à rendre quelque peu poisseuse : naïve, bourgeoise, mièvre.

  • Il faut dire enfin que la peinture de Bazaine était contemporaine de toute l’abstraction lyrique de l’après-guerre, abstraction à laquelle lui-même se défendait d’appartenir, certes, mais qui lui était quand même formellement assez proche pour qu’on ait tendance à les confondre. Or, cette abstraction lyrique a été si présente, si envahissante dans toutes les manifestations artistiques des années 1950-1960 qu’elle a fini par créer des hauts-le-cœur.

 

L’autre problème, c’est que la peinture de Bazaine reste de format relativement modeste, à quelques exceptions près. Des formats qui sont très éloignés des formats démesurés de la peinture américaine.
Et cela a certainement un impact négatif sur l’image qu’on se fait de cette peinture.

Face à la peinture américaine, qui a immédiatement adopté le format « musée » et renvoie l’image d’un champ en pleine expansion, la peinture de Bazaine, elle, peut assez vite apparaître comme de la peinture pour dessus de commode ou de canapé.

Selon moi, cela ne change rien à la qualité de cette peinture. Mais cela change beaucoup dans l’idée qu’on s’en fait. On peut avoir l’impression qu’elle reste sagement à l’intérieur de ses limites.

Pourtant, une fois qu’on a dit cela, est-ce que cela est si dommageable sur cette peinture dont la singularité reste forte, au sein de l’histoire de la peinture ? Pour moi, les limites, elle les rompt de l’intérieur et n’a pas besoin du format musée pour s’imposer.

Je pense donc qu’aujourd’hui, à une époque

  • où la peinture a cessé d’être proscrite,
  • où l’abstraction lyrique appartient à l’histoire et bien peu à l’actualité des expositions,
  • où il n’est plus urgent de prendre parti pour ou contre la spiritualité qui nourrit les peintures de Bazaine (tant cette spiritualité elle aussi appartient à l’histoire),

bref, aujourd’hui il est temps de revoir la peinture de Bazaine, pour ce qu’elle montre réellement et non plus pour ce qu’elle renvoie de son contexte d’existence. Et pas seulement à la galerie Maeght (qui, en raison de sa propre histoire, est en quelque sorte naturellement amenée à l’exposer) mais dans des lieux plus visibles du grand public.

Certes, il y a un peu plus de dix ans, le musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne avait organisé une exposition sur le thème de l’eau, dans la peinture de Bazaine. (J’avais d’ailleurs participé au catalogue). Jean Bazaine est parfois exposé, ici et là, au sein d’expositions collectives (par exemple au musée des Beaux-Arts de Saint-Lò, en 2013).

Cependant il me semble qu’il y a, dans cette peinture, une indépendance, une vigueur, un enthousiasme qui méritent plus de visibilité car ils peuvent nous inspirer de nouveau aujourd’hui.

Images
(image en une) Jean Bazaine, Eau printanière, 1972, huile sur toile, 200 x 200 cm.
Jean Bazaine, Port, 1970, huile sur toile, 22,5 x 60cm.
Jean Bazaine, Espace Marin, 1972, huile sur toile, 130 x 195 cm.
Joan Mitchell, Hemlock, 1956, huile sur toile, Whitney Museum of American Art, NYC (source image)
Jean Bazaine, Saint Guénolé, 1960, huile sur toile, 22 x 14 cm.
Jean Bazaine, Marée d’Octobre, 1982-1983, huile sur toile, 195x105 cm.
Toutes les œuvres de Jean Bazaine : ©Adapg Paris, ©Galerie Maeght. 

X