Le marché de l’art est capable d’incroyables tours de passe-passe.

Prenons un exemple.

On sait qu’en temps normal, ce qui est mièvre, ce qui appartient à l’univers du fleur-bleue n’a pas droit de cité dans l’art contemporain. A moins que ne soit accolé aux œuvres concernées un discours qui en mette en avant la distance, le second degré, voire l’ironie grinçante.

Or, il se trouve que la galerie Almine Rech a récemment exposé ceci :

Jean-Baptiste Bernadet, Sans titre (Temps gris), 2016. Huile sur toile, 205 x 1290 cm. Courtesy galerie Almine Rech.
Image mise en avant: Jean-Baptiste Bernadet, vue d’exposition, galerie Almine Rech, 2017, Paris.

Si vous voyez ces peintures telles que je les perçois,

il s’agit bien là de pâles et directes descendantes des Nymphéas de Monet, anémiées à force de consanguinité.

Que viennent-elles donc faire, aujourd’hui, dans une galerie qui passe pour une référence dans le marché de l’art ? Des peintures décoratives, sans doute, propres à bien habiller un mur, mais à des prix un brin élevés pour de la simple décoration.

Le texte de présentation en ajoute encore sur cette sensation qu’on baigne dans l’eau de rose. Son auteur (François-Henri Debailleux) n’a, à l’évidence, pas trahi le peintre. Il nous parle de cette peinture qui se complaît dans sa propre aspiration à l’équilibre parfait  :

(…) Il lui faut commencer le tableau, s’appuyer d’abord sur un fond, puis disposer ses noisettes de peintures, les étaler et continuer jusqu’à ce qu’il trouve le moment juste, le bon équilibre, le rythme, l’harmonie entre la lumière, la couleur. S’il va trop loin, il recommence, corrige, efface, revient en arrière, soustrait ou recouvre. Toute la difficulté pour lui et la magie pour nous spectateurs, est là, dans la justesse comme on le dit d’une suite de notes, de sons. Le tableau se génère dans sa capacité provisionnelle, il se joue entre l’apparition et la disparition, jusqu’à ce qu’il atteigne cet état de suspension, d’entre deux, de potentialité de façon à ce qu’il témoigne à la fois d’une assise, d’une trame structurée et en même temps qu’il reste le plus ouvert possible.(…) 

Et les titres des œuvres, des « Sans titres », accompagnés de précieuses parenthèses (« Pas la nuit mais presque », « Or, au couchant », « La descente aux flambeaux ») ajoutent encore à ce sirop qu’on avale à grandes cuillères à soupe.

Que s’est-il donc passé ?

D’où vient ce débordement de sirupeux ? Quel sens a-t-il dans l’histoire de la création ?

Il semblerait qu’un certain engouement pour le décoratif hors de prix, auquel je faisais allusion ici, pointe actuellement son nez. Peut-être qu’à force d’avoir abusé d’ironie et de mise à distance, les prescripteurs du monde de l’art ont décidé de tomber dans l’excès inverse.

Si l’on examine les expositions personnelles de Jean-Baptiste Bernadet, on constate que ses œuvres ont été exposées à plusieurs reprises aux USA. Avant de l’être à Paris. Là-bas, en effet, la peinture pour lofts passe facilement. Le succès montant, l’artiste a pu ensuite atterrir à la galerie Almine Rech. Celle-ci a d’ailleurs commencé par le montrer dans son espace bruxellois.

Ce qui est certain, c’est que l’on peut tout nous faire avaler, même le retour de la niaiserie faussement subtile. Il suffit généralement, pour cela, qu’il y ait la force de frappe d’une galerie et de quelques collectionneurs influents.

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