Les Tsukumogami, venus de la culture japonaise shintoïste, sont des objets vieux de cent ans qui, vexés d’avoir été laissés à l’état d’abandon, se mettent soudain à vivre sous la forme de monstres. Conservant partiellement leur apparence d’origine (ombrelle, sandale, lanterne), ils arborent pattes, yeux et autres attributs pour venir jouer de mauvais tours aux vivants.

Les œuvres d’Orié Inoué sont comme ces objets dotés de pouvoirs insoupçonnés : des œuvres animées. Non seulement parce que l’artiste, dans sa nouvelle série de travaux, prend les Tsukumogami pour sources d’inspiration, mais aussi parce que tout son travail est traversé par le désir de recueillir, d’amplifier et de transformer les trésors de vitalité présents dans les infimes manifestations de la vie.

Dans le cas présent, l’artiste récupère d’anciennes partitions. Si l’on prête attention aux titres, on s’aperçoit qu’il s’agit de morceaux désuets, des romances jadis destinées aux jeunes filles, le genre de partitions qui s’entassent au fond des vieilles armoires : La Jeune montagnarde, Belle pour lui,Jeune fille à quinze ans.

Orié Inoué soumet ces partitions à un processus de transformation. Elle en gratte partiellement la portée et les notes, accentuant ainsi l’usure naturelle des feuillets. Elle permet alors à de nouvelles formes de prendre vie. Redessinées à l’aide de fils de coton, les portées suivent d’étranges sinuosités : elles dégringolent, miment le vol d’une mouche, zigzaguent d’une note à l’autre. Des graines (qui sont, pour l’artiste, une matière première de prédilection) s’installent à la place des notes, surgissant comme des bulles à la surface du papier. Avec leur couleur charbonneuse, elles évoquent les boules de suie facétieuses du Voyage de Chihiro.

Sautillants et joueurs, fils et graines rendent la partition inutilisable mais lui donnent un sens neuf dans notre monde d’aujourd’hui, que caractérise le décloisonnement entre les disciplines et le mélange des cultures. Car, si le travail d’Orié Inoué est imprégné de Shintoïsme, il l’est aussi de culture Pop, d’humour, de décalage, d’apparente spontanéité. Attention, soin, jeu, esprit de liberté, fantaisie : tels sont les termes avec lesquels il se définit le travail.

La minutie avec laquelle ces œuvres sont réalisées, leur discrétion ne doivent pas minimiser l’impact qu’elles ont sur nous ou, plutôt, l’espace qu’elles ouvrent en nous — comme le ferait une musique. Elles nous invitent à porter notre regard sur les fils invisibles qui relient les choses entre elles, à tendre l’oreille vers les bruits insaisissables, à toucher l’imperceptible. C’est dans ces zones infimes, en effet, que les objets inanimés prennent vie.

Des œuvres récentes d’Orié Inoué sont exposées, jusqu’au 15 juillet, à la galerie Gratadou-Intuiti (16 rue des Coutures Saint-Gervais, Paris).

Image: Orié Inoué, Belle pour lui, 2012. Partition, graines, fil de coton, insecte écrasé, 33 x 25 cm. Courtesy Orié Inoué.

 

 

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